Saisir
la vie à la racine (par Pierre VIGNES)
Les
plantes herbacées - les herbes - réunissent les espèces les plus nombreuses et
les meilleures indicatrices écologiques. Elles produisent les plus belles
fleurs, incitent le plus à la cueillette (et au vandalisme) et comprennent la
quasi-totalité des espèces végétales protégées. C'est chez elles que le déchiffrage
des adaptations est le plus passionnant, en particulier au niveau des organes
souterrains variés dont elles peuvent disposer : racines absorbantes, tubercules
de racines ou de tiges, rhizomes, bulbes, stolons, nodules. La "lecture" des parties
cachées de la plante informe sur des aspects essentiels de son mode d'existence
: absorption, production d'organes aériens, compétition, parasitisme, symbiose,
ancrage, longévité, propagation, multiplication. Il est fondamental de connaître
et de faire connaître les parties cachées de la plante, mais, cependant, il faut
dissuader les amoureux de la nature d'opérer un arrachage systématique pour assouvir
leur curiosité. C'est en partie pour cela que l'A.P.G. met à leur disposition
des fiches botaniques qui complètent les observations effectuées sans prélèvement.
Les dessins ci-contre sont des croquis de voyage réalisés au cours des années
soixante-dix. Ils ne concernent pas seulement notre région et démontrent l'universalité
d'une certaine problématique.
1
- Muflier à feuille d'Asaret, Antirrhinum asarina L. (Scrophulariacées).
L'échantillon provient d'un muret de jardin potager de Lozère,
muret qu'il a fallu démonter pierre à pierre (puis remonter bien sûr) pour extraire
la plante sans dommage. Le géotropisme (orientation par rapport à la pesanteur)
est perturbé. Rien ne croît verticalement. Les fins organes souterrains se
faufilent dans le dédale des fissures. Ce sont des racines absorbantes grêles,
sans réserve alimentaire, mais aussi des stolons issus de la région du collet.
Ces tiges s'allongent si vite qu'elles présentent l'aspect le plus étiolé
que l'on puisse imaginer : élancées et fines, sans chlorophylle, elles portent
des feuilles, réduites pour la plupart à de simples écailles. Ramifiées en
tous sens, elles s'efforcent de coloniser dans sa totalité l'édifice de pierre
sèche et reprennent racine. Toute la population de Muflier égayant le tombant
du muret est peut-être un clone issu d'une seule graine. Ces stolons sont
responsables à la fois de la longévité de la plante qui est vivace, de sa propagation
et de sa multiplication.
|  | 2
- Navet du diable Bryonia dioica Jacq. (Cucurbitacées).
Ainsi surnommée à cause de la toxicité et de l'énormité de sa racine, cette liane
est commune en Europe et dans les pays méditerranéens. L'échantillon a été
récolté à La Môle (Var), dans une butte de sable en bordure d'un ruisseau des
Maures. Sur la racine principale brune, pesant parfois plusieurs livres,
les radicelles émergent assez banalement sur 4 rangs, mais certaines d'entre elles
se tubérisent comme la racine mère. L'ensemble prend un aspect bifurqué,
humanoïde, comme la Mandragore. A la surface du "navet" vivace,
un plateau prolifère émet des rameaux annuels. Les tiges, d'abord longuement
souterraines, demeurent blanches et ne portent que des feuilles atrophiées pendant
leur patiente ascension vers la lumière. Ensuite elles s'élancent, parfois
jusqu'à 5 m du sol, si leurs vrilles trouvent un support complaisant.
|  | 3
- Benoîte des ruisseaux Geum rivale L. (Rosacées).
C'est
une espèce circumboréale, commune de 400 à 2000 m. L'échantillon vient du
bord d'un ruisseau de Ceillac (Htes-Alpes). La plante est vivace grâce à son
robuste rhizome, couvert d'écailles chevauchantes et générateur de racines adventives
sur toute sa longueur. Le rhizome et les racines demeurent superficiels dans
un sol gorgé d'eau et donc asphyxique. Le rhizome produit des rameaux feuillés
bisannuels. Tout au bout, le rameau de l'année en cours est encore stérile. En
retrait, celui de l'année précédente est fertile.
|  | 4
- Millepertuis taché Hypericum maculatum Crantz (Hypéricacées).
Cette
herbe eurosibérienne, vivace, croît de 500 à 1800 m dans des lieux humides. Dans
le sol mal aéré, le rhizome et les racines adventives demeurent superficiels.
Alors que le bourgeon terminal produit un rameau fertile et assez robuste,
les bourgeons latéraux du rhizome donnent des stolons aux feuilles atrophiées.
Ces stolons finissent par se redresser en devenant des rameaux stériles et
grêles qui contribuent à la fonction chlorophyllienne.
|  | .
5 - Balsamine de Royle Impatiens Roylei Walpers (Balsaminacées)
Cette
espèce himalayenne, introduite en 1839, est cultivée un peu partout et s'échappe
des jardins. L'échantillon provient d'un fossé humide, au bord d'un champ,
dans l'Aude. "Géant aux pieds d'argile", cette herbe annuelle a une tige de 2
m, apparemment robuste comme le Bambou, mais une racine ridiculement courte et
sans réserve. De nombreuses racines adventives percent le tégument au niveau
du collet. Etalées près de la surface, elles échappent à l'asphyxie, mais assurent
un bon ancrage dans le sol mou.
|  | 6
- Ciguë aquatique Oenanthe aquatica Poiret (Apiacées)
C'est
une espèce eurasienne très toxique, commune en eaux dormantes peu profondes et
ombragées. De longévité variable, elle est annuelle, bisannuelle ou vivace
comme c'est le cas de l'échantillon, récolté dans le Jura, au bord de l'Ain. La
tige, bisannuelle, bascule dans la vase la 2ème année, en donnant naissance à
une nouvelle tige dressée. Dès lors, la plante ne possède plus que des racines
adventives.
|  | 7
- Onagre bisannuelle Oenothera biennis L. (Onagracées).
Cette
nord-américaine, introduite dans les jardins dès 1614, s'en échappe souvent, mais
en se cantonnant à des stations sous forte influence humaine : bords d'autoroutes,
voies de chemin de fer, terrains vagues. L'échantillon provient de Gutenstein
(Autriche). La racine principale est un peu épaissie, ainsi qu'une ou deux
racines secondaires, les autres restant grêles. Si elle se tortille au lieu
de descendre droit, c'est qu'elle a dû contourner des pierres. Ses maigres réserves
suffisent à la plante, qui est bisannuelle, pour la survie de l'individu pendant
un hiver et pour l'explosion du printemps suivant. Au cours de la première
année, les feuilles s'étalent au ras du sol. Leur cicatrice reste visible au niveau
du collet.
|  | 8
- Lis de mer Pancratium maritimum (Amaryllidacées).
L'échantillon
a été prélevé à la Presqu'île de Giens, longtemps avant que l'espèce soit protégée.
La plante est vivace, grâce à des bulbes bisannuels. On voit à la base
un "plateau" noirci, vestige d'un bulbe antérieur et qui porte un faisceau de
racines, d'abord descendantes, puis remontantes. Il est surmonté de 3 nouveaux
bulbes, nés de bulbilles (bourgeons) du précédent et qui sont, l'un ventru, les
deux autres moulés sur le premier et en forme de cuillères. Les organes aériens
qui prolongent les bulbes sont engainés et plus ou moins longs, selon l'épaisseur
du sable à traverser.
|  | 9
- Panais Pastinaca sativa L. ssp eusativa Briquet var. pratensis Pers (Apiacées).
Espèce eurosibérienne commune de 0 à 1600 m dans les prés et les friches ni trop
secs, ni trop humides. L'échantillon provient d'un bord de chemin en Autriche.
La plante est bisannuelle. En l'absence de réserves dans la racine grêle,
elle passe le cap de l'hiver grâce à une rosette de feuilles basales dont on voit
les cicatrices au collet. Elle s'élève et fleurit la 2ème année.
Pierre
Vignes
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