Bulletin N° 21


Saisir la vie à la racine (par Pierre VIGNES)

Les plantes herbacées - les herbes - réunissent les espèces les plus nombreuses et les meilleures indicatrices écologiques.
Elles produisent les plus belles fleurs, incitent le plus à la cueillette (et au vandalisme) et comprennent la quasi-totalité des espèces végétales protégées.
C'est chez elles que le déchiffrage des adaptations est le plus passionnant, en particulier au niveau des organes souterrains variés dont elles peuvent disposer : racines absorbantes, tubercules de racines ou de tiges, rhizomes, bulbes, stolons, nodules. La "lecture" des parties cachées de la plante informe sur des aspects essentiels de son mode d'existence : absorption, production d'organes aériens, compétition, parasitisme, symbiose, ancrage, longévité, propagation, multiplication.
Il est fondamental de connaître et de faire connaître les parties cachées de la plante, mais, cependant, il faut dissuader les amoureux de la nature d'opérer un arrachage systématique pour assouvir leur curiosité.
C'est en partie pour cela que l'A.P.G. met à leur disposition des fiches botaniques qui complètent les observations effectuées sans prélèvement.
Les dessins ci-contre sont des croquis de voyage réalisés au cours des années soixante-dix. Ils ne concernent pas seulement notre région et démontrent l'universalité d'une certaine problématique.

1 - Muflier à feuille d'Asaret, Antirrhinum asarina L. (Scrophulariacées).

L'échantillon provient d'un muret de jardin potager de Lozère, muret qu'il a fallu démonter pierre à pierre (puis remonter bien sûr) pour extraire la plante sans dommage.
Le géotropisme (orientation par rapport à la pesanteur) est perturbé. Rien ne croît verticalement.
Les fins organes souterrains se faufilent dans le dédale des fissures. Ce sont des racines absorbantes grêles, sans réserve alimentaire, mais aussi des stolons issus de la région du collet.
Ces tiges s'allongent si vite qu'elles présentent l'aspect le plus étiolé que l'on puisse imaginer : élancées et fines, sans chlorophylle, elles portent des feuilles, réduites pour la plupart à de simples écailles.
Ramifiées en tous sens, elles s'efforcent de coloniser dans sa totalité l'édifice de pierre sèche et reprennent racine.
Toute la population de Muflier égayant le tombant du muret est peut-être un clone issu d'une seule graine.
Ces stolons sont responsables à la fois de la longévité de la plante qui est vivace, de sa propagation et de sa multiplication.

2 - Navet du diable Bryonia dioica Jacq. (Cucurbitacées).

Ainsi surnommée à cause de la toxicité et de l'énormité de sa racine, cette liane est commune en Europe et dans les pays méditerranéens.
L'échantillon a été récolté à La Môle (Var), dans une butte de sable en bordure d'un ruisseau des Maures.
Sur la racine principale brune, pesant parfois plusieurs livres, les radicelles émergent assez banalement sur 4 rangs, mais certaines d'entre elles se tubérisent comme la racine mère.
L'ensemble prend un aspect bifurqué, humanoïde, comme la Mandragore.
A la surface du "navet" vivace, un plateau prolifère émet des rameaux annuels.
Les tiges, d'abord longuement souterraines, demeurent blanches et ne portent que des feuilles atrophiées pendant leur patiente ascension vers la lumière.
Ensuite elles s'élancent, parfois jusqu'à 5 m du sol, si leurs vrilles trouvent un support
complaisant.

3 - Benoîte des ruisseaux Geum rivale L. (Rosacées).

C'est une espèce circumboréale, commune de 400 à 2000 m.
L'échantillon vient du bord d'un ruisseau de Ceillac (Htes-Alpes).
La plante est vivace grâce à son robuste rhizome, couvert d'écailles chevauchantes et générateur de racines adventives sur toute sa longueur.
Le rhizome et les racines demeurent superficiels dans un sol gorgé d'eau et donc asphyxique.
Le rhizome produit des rameaux feuillés bisannuels. Tout au bout, le rameau de l'année en cours est encore stérile. En retrait, celui de l'année précédente est fertile.

4 - Millepertuis taché Hypericum maculatum Crantz (Hypéricacées).

Cette herbe eurosibérienne, vivace, croît de 500 à 1800 m dans des lieux humides.
Dans le sol mal aéré, le rhizome et les racines adventives demeurent superficiels.
Alors que le bourgeon terminal produit un rameau fertile et assez robuste, les bourgeons latéraux du rhizome donnent des stolons aux feuilles atrophiées.
Ces stolons finissent par se redresser en devenant des rameaux stériles et grêles qui contribuent à la fonction chlorophyllienne.

. 5 - Balsamine de Royle Impatiens Roylei Walpers (Balsaminacées)

Cette espèce himalayenne, introduite en 1839, est cultivée un peu partout et s'échappe des jardins.
L'échantillon provient d'un fossé humide, au bord d'un champ, dans l'Aude. "Géant aux pieds d'argile", cette herbe annuelle a une tige de 2 m, apparemment robuste comme le Bambou, mais une racine ridiculement courte et sans réserve.
De nombreuses racines adventives percent le tégument au niveau du collet. Etalées près de la surface, elles échappent à l'asphyxie, mais assurent un bon ancrage dans le sol mou.

6 - Ciguë aquatique Oenanthe aquatica Poiret (Apiacées)

C'est une espèce eurasienne très toxique, commune en eaux dormantes peu profondes et ombragées.
De longévité variable, elle est annuelle, bisannuelle ou vivace comme c'est le cas de l'échantillon, récolté dans le Jura, au bord de l'Ain.
La tige, bisannuelle, bascule dans la vase la 2ème année, en donnant naissance à une nouvelle tige dressée.
Dès lors, la plante ne possède plus que des racines adventives.

7 - Onagre bisannuelle Oenothera biennis L. (Onagracées).

Cette nord-américaine, introduite dans les jardins dès 1614, s'en échappe souvent, mais en se cantonnant à des stations sous forte influence humaine : bords d'autoroutes, voies de chemin de fer, terrains vagues.
L'échantillon provient de Gutenstein (Autriche).
La racine principale est un peu épaissie, ainsi qu'une ou deux racines secondaires, les autres restant grêles.
Si elle se tortille au lieu de descendre droit, c'est qu'elle a dû contourner des pierres. Ses maigres réserves suffisent à la plante, qui est bisannuelle, pour la survie de l'individu pendant un hiver et pour l'explosion du printemps suivant.
Au cours de la première année, les feuilles s'étalent au ras du sol. Leur cicatrice reste visible au niveau du collet.

8 - Lis de mer Pancratium maritimum (Amaryllidacées).

L'échantillon a été prélevé à la Presqu'île de Giens, longtemps avant que l'espèce soit protégée.
La plante est vivace, grâce à des bulbes bisannuels.
On voit à la base un "plateau" noirci, vestige d'un bulbe antérieur et qui porte un faisceau de racines, d'abord descendantes, puis remontantes. Il est surmonté de 3 nouveaux bulbes, nés de bulbilles (bourgeons) du précédent et qui sont, l'un ventru, les deux autres moulés sur le premier et en forme de cuillères.
Les organes aériens qui prolongent les bulbes sont engainés et plus ou moins longs, selon l'épaisseur du sable à traverser.

9 - Panais Pastinaca sativa L. ssp eusativa Briquet var. pratensis Pers (Apiacées).

Espèce eurosibérienne commune de 0 à 1600 m dans les prés et les friches ni trop secs, ni trop humides.
L'échantillon provient d'un bord de chemin en Autriche.
La plante est bisannuelle.
En l'absence de réserves dans la racine grêle, elle passe le cap de l'hiver grâce à une rosette de feuilles basales dont on voit les cicatrices au collet.
Elle s'élève et fleurit la 2ème année.






Pierre Vignes