ÉDITORIAL DU BULLETIN 25  



Le Président de l'APG : Jean Sougy


Lester Brown

Devons-nous être pessimiste ou optimiste pour l'avenir de la Planète ? Là encore c'est une question d'échelle et de temps. A l'échelle d'un individu, d'une association, d'une municipalité, d'un état, à court terme ou à long terme, les réponses pourront être très différentes. Elles dépendront bien sûr des conditions géographiques, écologiques, économi-ques et sociales et donc des intérêts de chaque cas.
Je voudrais faire connaître, à ceux qui ne le connaissent pas encore, le travail de Lester Brown*, créateur et président du " Earth Policy Institute " de Washington DC, Institut de la Politique de la Terre, organisme écologique indépendant. Voilà quelqu'un qui raisonne, chose rare, à l'échelle globale, celle de notre Planète, et sur tous les problèmes écologiques à la fois et leurs interactions. Et le tout basé sur un grand nombre de données statistiques de tous pays. Impressionnant !
Son analyse prend en compte toutes les situations et évolutions actuelles, avec la montée en puissance de très grands pays comme la Chine et l'Inde, dont l'idée est d'accéder au modèle économique européo-américain. Or tous les calculs et courbes s'accordent à dire que cela n'est pas soutenable, car certains seuils seront dépassés au-delà des possibilités de la Terre en matériaux et en énergie tels que ceux-ci sont actuellement exploités par les hommes.
Brown étudie ainsi à l'échelle globale l'augmentation du CO2 dans l'atmosphère par la combustion des produits énergétiques fossiles, l'effet de serre qui en découle avec l'augmentation de la température depuis la révolution industrielle, la fonte des glaciers. D'où les modifications des zones climatiques, l'intensification et le rapprochement dans le temps des tempêtes et cyclones, la modification des courants océaniques. Progressivement les paysages changent par la déforestation pour le bois, le papier, l'élevage et l'agriculture, les plaines côtières sont menacées par la montée des eaux océaniques (eau des glaciers plus dilatation), les zones désertiques s'étendent. Avec l'érosion des terres qui amplifie les inondations alors que les nappes phréatiques s'abaissent, avec le gaspillage des terres agricoles, les prévisions montrent qu'à terme les surplus de nourriture passeront, avec l'augmentation rapide de la population, à de graves déficits en céréales et donc en protéines (viande, poisson d'élevage). La surexploitation des pêcheries naturelles a déjà dépassé le seuil supportable (morue, esturgeon).
La Terre est un objet non extensible, qui ne dispose que d'une quantité " finie " de matériaux seulement accessibles près de la surface (air, eau, terre, minerais, matériaux de construction) d'énergie thermique interne et d'apport extérieur d'énergie solaire renouvelable et transformable en biomasse, en énergie thermique et éolienne, un vrai cadeau gratuit du ciel ! Ce caractère fini des ressources non renouvelables fait que chacune se doit de ne pas dépasser un seuil au-delà duquel pénurie ou catastrophe doit arriver. Certains déséquilibres comme ceux sur la biodiversité sont irréversibles, irrécupérables.
Par exemple la déforestation d'une partie d'une grande forêt tropicale entraîne une diminution de l'humidité dans la zone restée intacte et change son climat. La sur-exploitation des pêcheries naturelles, facilitée par les moyens technologiques récents, peut aboutir à la disparition de zones de pêches et d'espèces comme la morue et l'espadon. Les stocks de céréales actuellement suffisants deviendront à terme insuffisants par rapport à l'accroissement des populations et du niveau de vie qui augmente les besoins en protéines (viandes, poissons) donc en céréales et fourrages. Les terres dégradées par l'érosion ne sont plus extensibles et utilisées dans les pays riches par l'urbanisation. Les progrès des rendements agricoles atteignent leurs limites.

Bien d'autres exemples pourraient compléter cet inquiétant tableau.
Tout tend à montrer qu'au rythme actuel, avec la montée en puissance de 2 milliards de Chinois et d'Indiens, avec des croissances de l'ordre de 10%, l'économie devenue mondiale, telle qu'elle est organisée actuellement et à laquelle semblent vouloir aspirer les pays émergents, dépassera très prochainement les possibilités de la Terre, c'est-à-dire le fameux développement durable. Sans une toute autre économie, l'humanité, sans sembler en être consciente, va droit dans le mur. La catastrophe est déjà annoncée par des signes prémonitoires : un certain déclin des pays riches affectés par la délocalisation et la désindustrialisation, la famine des pays en voie de désertification, la circulation des virus du fait de l'augmentation des transports aériens, l'arrivée en Méditerranée d'espèces chaudes de l'Océan Indien, l'augmentation du prix des matières premières devenues plus difficiles à extraire. On pourrait multiplier les exemples. Les migrations des plus démunis vers les pays riches s'intensifient, signe supplémentaire de cette évolution.
L'hypothèse réaliste est donc que, tous facteurs globalement réunis, la civilisation moderne caractérisée par une progression exponentielle des technologies va vers une impasse en ne voyant de solution autre que dans la croissance et la consommation. La Planète ne pourra pas à terme supporter ce modèle d'économie qui a été valable pour un nombre limité de populations. D'autres civilisations, romaine, inca, mésopotamienne ont pour des raisons souvent écologiques décliné puis disparu après avoir brillé. C'est ce qui pourrait arriver bientôt, mais cette fois à l'échelle du globe tout entier. Il s'agit de la modification par l'homme et sa surpopulation des équilibres écologiques de la Planète : des individus de 1.70m détruisant la surface d'une sphère de 14 000 000 m de diamètre ! en affectant l'air, l'eau, la mer, les forêts, les climats, etc. C'est après la 2ème guerre mondiale que les premiers écolos ont sonné l'alerte mais sans convaincre les politiques. Les premiers signes graves arrivent et il serait temps que les décideurs et les politiques voient un peu plus loin que l'horizon de la prochaine élection.
Le pessimiste est ainsi conduit à envisager le pire, le déclin voire la disparition de cette civilisation qui risque de mourir de ses progrès technologiques extraordinaires mais mal utilisés. Une sorte d'apocalypse.
L'intérêt des idées de Lester Brown est qu'il reste tout de même optimiste en proposant tout un panel de solutions. Le problème est que celles-ci ne peuvent être efficaces que si elles sont toutes prises en compte ensemble, à l'échelle mondiale et sans attendre. Il ne s'agit plus d'une écologie folklorique, considérée comme farfelue par les dirigeants, mais d'une " éco-économie " prioritaire, impérative et urgente.
Toutes ces solutions, et c'est là l'espoir de L.B., ont déjà été prises en compte quelque part, chacune par un des états : par exemple la Chine a bien réussi le contrôle de sa natalité, le Danemark s'est mis à la fabrication industrielle des éoliennes maintenant commandées en nombre et installées par la Californie. A Amsterdam la bicyclette décongestionne le trafic urbain. Toyota lance une voiture mixte électrique, le tri sélectif et la récupération des métaux prend le pas sur les minerais vierges, le reboisement est parfois exigé des exploitants forestiers, etc. Mais tous ces efforts et bien d'autres restent localisés. L'urgence est qu'ils fassent l'objet d'un consensus de tous les pays du monde et soient donc gérés par des organismes internationaux.
P
our le financement planétaire de cette véritable révolution, L. Brown suggère que dans les gouvernements le ministère de pointe soit celui de l'écologie. Il y aurait, sans augmentation d'après ses calculs, transfert des impôts sur revenus et salaires vers des taxes sur les activités nocives à l'environnement, comme les émissions de carbone, la production de déchets toxiques, la consommation de matières premières vierges, la production d'ordures et d'emballages surdimensionnés, l'usage des pesticides, la production de " jetables " et bien d'autres. La Suède a ainsi remplacé des impôts sur le revenu par des taxes sur les émissions de carbone et de soufre.
On peut tout de même rester pessimiste quand il faut imaginer un consensus de tous les peuples de la Planète, alors que depuis 60 ans deux petits peuples s'entredéchirent à l'Ouest de la Mer Morte sur un territoire minuscule sans pouvoir s'entendre sur des motifs qui apparaissent futiles par rapport à ce qui attend l'humanité. Et alors, en ajoutant bien d'autres exemples de mésentente de ce genre, comment plus de 200 états, dont certains encore loin d'être convaincus tels, parmi les plus pollueurs, les USA et la Russie, pourront-ils s'entendre ?
Quand on voit le niveau des débats de nos politiques, qui n'évoquent jamais le long terme, on peut se demander si on a vraiment raison d'être optimiste. Personnellement le Président de l'A.P.G., tout en espérant se tromper, reste très pessimiste pour les générations à venir
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Giens le 26 janvier 2006, Jean Sougy

* Lester R.Brown , 2002, Eco-économie. Editions du Seuil. 2005 Plan B2.0 : rescuing a planet under stress and a civilization in trouble.
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