LES
FORETS DE CHÊNE-VERT
(par Pierre VIGNES)
Le
chêne vert (Quercus ilex L.), ou yeuse ainsi que son proche
cousin le chêne-liège (Quercus suber L.) - qui en diffère surtout
par une écorce monstrueuse - sont trompeurs pour les touristes
venus du Nord. Les feuilles ne sont pas grandes, tendres, lobées
et caduques, comme celles des grands chênes des régions tempérées,
reproduites sur les képis des maréchaux. Assez petites, coriaces,
piquantes et persistantes, les feuilles de nos chênes évoqueraient
plutôt celle du houx, si la face inférieure n'était blanchâtre
comme chez l'olivier. Bien sûr le visiteur quelque peu perspicace
ne manquera pas de remarquer les glands et de restituer à l'arbre
sa véritable identité.
Le
chêne vert a sans doute connu jadis une extension moindre que
de nos jours. Il aurait fait tache d'huile aux dépends du chêne
pubescent, mais lui-même recule à son tour donnant le pin d'Alep
(PInus halepensis Mill.). Quoi qu'il en soit, les choses
étant présentement ce qu'elles sont, force est de constater que
l'aire du chêne vert épouse les limites de la zone climatique
méditerranéenne, telles qu'elles sont établies selon des critères
météorologiques. Il en est un bon réactif. S'il arrive qu'on le
rencontre hors de cette zone jusqu'aux îles britanniques, c'est
grâce, non seulement au
Gulf Stream,
mais encore à l'initiative de l'homme.
Le
chêne vert est indifférent à la nature chimique du terrain, alors
que le chêne-liège s'avère strictement silicicole. Donc le premier
règne sans partage sur la Provence calcaire, mais le second doit
composer avec lui en Provence cristalline. C'est ainsi que de
superbes forêts de chêne-liège, ou suveraies, encore exploitées
comme le prouvent les troncs rouges une fois dépouillés, peuplent
les massifs des Maures et de l'Estérel, alors que les vallons
frais de Port-Cros, sur des terrains identiques, n'hébergent que
du chêne vert. Le chêne-liège est traité en futaie, le chêne vert
le plus souvent en taillis, pour des raisons d'économie locale
évidentes. Il est à noter que, de la futaie de chêne à la futaie
de pins, puis de la futaie de pins au taillis de chêne, la vulnérabilité
en cas d'incendie augmente.
La
plupart des arbres et arbrisseaux qui accompagnent les chênes
méditerranéens, tels que le nerprun alaterne (Rhamnus alaternus
L.) et les diverses filaires, ont les mêmes caractéristiques foliaires.
Ce sont des sclérophytes (de skleros = dur et phyto = végétal)
doublement adaptés au climat méditerranéen, doux l'hiver, sec
l'été.
L'un
des aspects les plus pittoresques observé dans les forêts de chêne
vert, plus spécialement dans les taillis, réside dans l'abondance
et la diversité des lianes.
A une exception près (l'herbe à la femme battue)
ces lianes sont ligneuses et à petites feuilles persistantes.
Elles aussi sont sclérophytes.
Elles dressent souvent devant le promeneur, aventuré dans le sous-bois,
des barrières ou des rideaux extrêmement dissuasifs. Mais le thème
des lianes est plaisant parce que les procédés de grimper sont
similaires chez les plantes grimpantes et les animaux grimpeurs,
bien que la finalité biologique ne soit pas la même. Il y a trois
sortes de
-- Dispositifs pointus,
piquants, épines…, à effet ponctuel, comme les griffes du chat
ou du pic. ·
-- Dispositifs volubiles,
c'est-à-dire s'enroulant, à effet linéaire, qui rappellent les
doigts préhensiles et la queue prenante du singe-araignée, les
tentacules du poulpe ou le corps entier du boa. Il s'agit chez
les lianes, soit de vrilles, organes spécialisés formés souvent
aux dépens des feuilles, soit de la tige toute entière, ce qui
est le cas de la plupart des espèces citées (dont certaines cumulent
deux adaptation au grimper). ·
--Dispositifs adhésifs, à
effet de surface, qui consistent en des crampons et que l'on retrouve
sous la forme de ventouses dans le règne animal.
Ainsi, s'il est vrai que la nature ne manque pas d'ingéniosité
et brode à l'infini pour le plus grand plaisir du naturaliste,
il n'en demeure pas moins que les réponses apportées à certains
besoins très généraux tournent toujours autour d'un nombre très
limité de formules simples et d'une logique élémentaire.