
"
Il nous faudrait votre éditorial " " Désolé,
vraiment pas le temps " " Mais si, il le faut
". " Tiens, au fait, pourquoi pas quelques
réflexions sur le temps ?"
Mais
il y a eu tant de choses de dites sur le Temps, le temps
qu’il fait d’abord, on en parle beaucoup ces temps-ci, ce serait tout un
programme. Nous voulons parler de cette chose insaisissable qu’est le temps, le
temps qui passe, après lequel on court, dont on essaie de se souvenir et de
reconstituer les frasques anciennes. Mais que
dire après tout ce qui a déjà été dit par nos têtes pensantes les plus éminentes. ?
Le temps dans la vie moderne actuelle, le temps pour un géologue ?
D’abord
il faut une méthode de mesure pour en apprécier la valeur. Pendant longtemps les
hommes ont vécu, comme les autres animaux et même les plantes d’ailleurs, au rythme
des saisons et des alternances jour/nuit. Puis ils ont su apprécier le milieu
du jour et distinguer le matin et le soir (am et pm).
Alors est venu le cadran solaire. Puis les méthodes de mesure se sont accélérées
(encore une notion de temps) et se sont dégagées progressivement les heures, les
minutes, les secondes. Les notions de vitesse et d’accélération sont des fonctions
du temps. Un skieur est apprécié au millième de seconde. Après le sablier, l’horloge
à poids, la montre à balancier, les unités sont maintenant définies par des phénomènes
vibratoires que seules quelques personnes sont capables de comprendre. Comme pour
beaucoup de choses le grand public utilise le matériel sans comprendre comment
il fonctionne, comme le téléphone portable ou la télévision. Un matériel qui est
dévoreur du temps.
Deux notions
se greffent sur le temps, la date et la durée, cette dernière étant
un intervalle entre deux dates : quand et pendant combien de temps ?
La durée nécessite une unité étalon, la date nécessite un repère, une origine ?
L’Atlantique s’ouvre depuis 200 Ma, à raison de 6000
km/200, soit 30 km par million d’années, soit en moyenne 3 cm par an.
L’appréciation
d’une durée par un être humain est très dépendante de son environnement. Si au
rendez-vous l’ami(e) est en retard, les minutes d’attente sont « longues »,
mais dès son arrivée elles deviennent « trop courtes ». Chez le médecin
l’attente peut être « longue » et la visite elle-même apparaître au
contraire trop brève. Mais comme je rédige ce texte urgent chez lui, exceptionnellement
c'est l’attente qui est trop courte ! Pourvu que le patient précédent ne
sorte pas trop vite !
La
vie moderne, avec l’exode rural, a complètement modifié, en stressant les gens,
la sensation du temps, au rythme tranquille des campagnes, basée autrefois sur
celui du soleil et de la lune. Le lever
au petit jour apparaît l’été au citadin un acte héroïque. Les vacanciers de nos
plages se lèvent à 9heures, laissant à quelques locaux des plages vides et agréables
jusqu’à 10heures. Par contre ils vivent tard la nuit, consommant beaucoup d’énergie
supplémentaire. Le rythme sain des saisons et des journées est complètement détraqué
par cette vie devenue de plus en plus folle et exponentielle.
Autre
problème, capital celui-ci, le temps devient rare, très rare, donc cher, de plus
en plus cher, notamment le temps consacré au travail. 35 h sont mieux payées que
précédemment 39, après 40, après 48, après 50 h et plus. C’est là un temps vendu
à autrui, pendant lequel vous ne pouvez en disposer pour vous-même. Et curieusement
il devient encore plus rare à trouver pour des retraités actifs dont le temps
est pourtant devenu le temps bénévole. Dans une association, le temps est
difficile à gérer, car se côtoient des temps rémunérés et des temps bénévoles,
ce qui peut être une source de difficultés.
Dans
la vie moderne le temps est compté. Le Parisien dans le métro court pour s’être
levé dix minutes trop tard. Deux amis qui se rencontrent lancent le célèbre « On
se téléphone ! », faute de trouver le temps de se parler tout
de suite. La prolifération des gadgets issus d’une technologie débordante fait
que beaucoup sont tentés par leur achat et qu’il leur faut sans cesse les remplacer
pour rester « in ». Mais comment trouver le temps de tous les utiliser,
même superficiellement ? Il faut renoncer à s’intéresser en même temps
à la musique, au cinéma, à la nature, à la voile, au foot, à la photo etc. La
télé et internet, comme les jeux vidéos
et les consoles, deviennent dévoreurs de temps. Des choix drastiques s’imposent.
Comment celui qui télécharge des centaines de films en DVD trouvera-t-il le temps
de les regarder, ne serait-ce qu’une seule fois ? Si
l’on fait abstraction, bien sûr, de tous ceux pour qui le manque d’argent est
un problème de survie, pour les autres trouver du temps est bien plus difficile
que trouver de l’argent : si avec du temps on trouve de l’argent, avec de
l’argent on ne trouve pas facilement de temps.
Ainsi
le temps est un concept immatériel, qu’on ne peut ni voir, ni toucher, ni saisir,
seulement quelque peu s’imaginer, qui s’écoule irrémédiablement, imperturbable,
que rien ne peut arrêter, avec un passé et un futur, entre lesquels
un présent sans cesse se déplace tel un curseur.
La
température d’un corps commence au zéro absolu lorsque ses molécules sont totalement
arrêtées. Le temps lui n’a pas de zéro avec lequel il démarre. On trouvera toujours
plus vieux. On nous parle de 4.5 milliards d’années pour la genèse de la Terre,
15 pour un certain big-bang conçu par les astrophysiciens. Mais avant ce big-bang
le temps devait bien déjà exister. Le temps est vraiment une notion insaisissable
immatérielle.
Au cours d’une vie d’homme,
le temps n’a pas un comportement constant. Il semble s’accélérer dangereusement.
Enfant la vie apparaît éternelle, les journées longues, l’école interminable.
Progressivement les choses s’accélèrent, le temps commence à manquer. Les semaines
finissent par passer comme des journées. A l’approche de la fin, quand l’organisme
réagit justement plus lentement, les jours sont comptés et il devient impossible
de réaliser tout ce qui avait été projeté. Il faut renoncer à des tas de projets.
Et pendant ce temps, le temps s’écoule imperturbablement à son rythme normal que nous avions pourtant ressenti comme
si variable. C'est là qu'on réalise tout le temps mal employé, gâché, au cours
d'une vie.
La vie moderne, avec
ses "acquis" et ses revendications, marchande de plus en plus le temps
de travail. L’évolution, c’est-à-dire les changements au cours du temps,
tend actuellement vers une civilisation des loisirs ? En caricaturant, au
bureau on parle des vacances passées et à venir, on joue sur l’ordinateur. Aux
cinq semaines s’ajoutent les RTT, les récupérations, les ponts savamment calculés.
Une nouvelle terminologie apparaît : on « fait » la Turquie en
une semaine, le VietNam en deux, l’Australie en trois, on va si possible de l’autre
côté de la planète. Il y en a trop pour se souvenir dans quel ordre et quelles
années. On a donc bien employé son temps… de loisirs, ce que la circulation aérienne,
à 900 km/h a bien facilité. J’ai pu voir arriver au
Musée des Antiquités du Caire 25 autobus de croisiéristes débarqués à Alexandrie
pour une journée, soit 50 x 25 = 1250 personnes dans un volume réduit. Qu’ont-ils
bien pu voir de ce musée ?
On
reste admiratif sur la façon dont certains grands hommes ont su gérer leur
temps avec les moyens de l’époque. Alexandre le Grand est mort à 33 ans après,
petit roi de Macédoine, avoir conquis l’Orient et l’Occident, César conquis le
territoire des Romains. Napoléon Bonaparte, de 1789 à 1815, a pu successivement
occuper l’Europe et l’Egypte, faire le Code Civil et créer bien des institutions,
avant de ronger son frein en exil à Ste Hélène, où le temps a dû lui paraître
bien long.
Quant à notre Président
et nos Ministres, vu les tâches de représentation et électorales de plus en plus
nombreuses et de plus en plus lointaines qu’ils assument, quel temps leur reste-t-il
pour la réflexion à long terme et pour le vrai travail qu’on attend d’eux?
N’est-ce pas plutôt leur entourage qui s’en occupe ?
Dans
tout cela le géologue serait-il un être à part ? Bien que de plus en plus
souvent assis devant son ordinateur, il reste par définition un homme de terrain.
Il doit voir dans l’espace, en trois dimensions, mais il y ajoute une quatrième,
le temps. Il doit voir évoluer le volume (x,y,z)
au cours du temps (t). Avant les outils en pierre, puis les peintures des Paléolithiques,
premiers renseignements du passé fournis par l’homme, seules les pierres et les
paysages nous restent pour déchiffrer l’histoire de la Terre. Lire dans les pierres
permet ainsi de remonter à près de 4 milliards d’années et de préciser de mieux
en mieux tout ce qui s’est passé depuis, partout sur la Terre. Sur ce seul point,
certes, le géologue est supérieur ( ! ) aux autres
humains (qui l’y aident, il faut bien le reconnaître, par leur technologie avancée),
car il permet de remonter dans le temps. Mais 4 milliards d'années
ne serait-ce pas qu’une broutille ?
Finalement
le temps est une chose immatérielle, déroutante, qui se déroule imperturbablement,
dont les mêmes tronçons peuvent paraître trop longs ou trop brefs, donc une matière
impalpable soumise aussi à notre psychisme. Dans ce canevas s’insère la vie,
qui ne dure qu’un temps, ressenti souvent comme déjà court et que nous n’apprenons
à gérer que quand il est hélas trop tard. La vie, en fait, est comme une course
de relais : il faut savoir passer à temps le témoin à des jeunes, en espérant
qu’ils sauront utiliser l’expérience acquise par ceux qui les ont précédés.
Peut-être
aurait-il mieux fallu parler du temps (qu’il fait) qui évolue, lui aussi en fonction
du temps qui passe. Un dernier conseil : prenez votre temps, vous en gagnerez.
En attendant de passer le témoin,
Votre
Président qui s'excuse d'avoir pris trop de votre temps.
retour en haut de
la page |